La civilisation pétrolière touche à sa fin. La civilisation nucléaire la remplacera-t-elle ? En l’absence de tout débat public, l’Etat français s’apprête à renouveler le parc nucléaire et à enfouir ses déchets radioactifs. Il est temps que les citoyens s’emparent de cette question et décide, en conscience, de la conduite à tenir. Au nom des générations futures.
Curieuse coïncidence. Alors que l’on s’apprête à commémorer les vingt ans de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, les Etats-Unis et la Russie proposent aux autres puissances industrielles un « partenariat mondial sur le nucléaire civil ». Les deux anciens adversaires de la guerre froide envisagent de vendre leur technologie nucléaire civile aux pays en développement. Objectif affiché : offrir une alternative au pétrole, permettre aux pays qui en dépendent de faire face à leurs besoins énergétiques en leur évitant de trop contribuer au réchauffement climatique, s’assurer qu’ils ne profitent pas de ce transfert de technologie nucléaire pour fabriquer l’arme atomique.
Comme le monde, la France se retrouve également à la croisée des chemins. Doit-on poursuivre l’expérience nucléaire et remplacer les réacteurs vieillissants par des réacteurs EPR (réacteur pressurisé européen) dont le premier est construit à Flamanville, dans la Manche ? Doit-on prévoir de multiplier les sites de stockage des déchets radioactifs ? L’énergie nucléaire représente aujourd’hui les trois quarts de la production d’électricité hexagonale. Cinquante-neuf réacteurs tournent dans vingt centrales, sans oublier les usines de retraitement et les sites de stockage des matières radioactives. Pourtant, à aucun moment, un débat public sur l’option nucléaire n’a eu lieu. Jamais les citoyens n’ont été consultés pour peser les avantages et les inconvénients du nucléaire et décider en âme et conscience. Il est temps d’ouvrir le débat.
Le nucléaire contre le réchauffement climatique ?
Les centrales ne produisent quasiment pas de gaz carbonique. Elles ne contribuent donc pas au réchauffement climatique, contrairement aux centrales thermiques (charbon, gaz ou fioul). En remplaçant l’actuel parc nucléaire vieillissant par des réacteurs dits de 3ème génération, le fameux EPR, en développant les énergies renouvelables et en modérant la consommation d’électricité, les rejets actuels de CO2 pourraient être divisés, au mieux, par trois, assurent des chercheurs de la Société française d’énergie nucléaire .[…]
[…] Selon les écologistes, l’argument de la lutte contre le réchauffement climatique est un leurre du marketing, pour eux, la solution passe évidemment par les énergies renouvelables.
Que faire des déchets radioactifs ?
Si les centrales nucléaires n’émettent pas de CO2, elles ne sont pas « propres » pour autant. Officiellement, l’industrie nucléaire civile produit chaque année 60 000 tonnes de déchets radioactifs (soit un kilo par an et par habitant). Ces déchets sont divisés en quatre catégories. Les « déchets de haute activité et à vie longue » sont les combustibles usés provenant directement du réacteur, tel le plutonium, l’uranium ou l’iode, dont la très forte radioactivité se perpétue sur des dizaines de milliers, voire plusieurs millions, d’années. En 2010, le stock de ces déchets atteindra 2 500 m3, selon la Direction générale de l’énergie et des matières premières. Les « déchets de moyenne activité à vie longue » sont vingt fois plus nombreux. Ils sont constitués de matériaux utilisés dans les centrales et fortement irradiés. Ce sont ces deux catégories de déchets que l’on envisage d’enfouir dans un lieu de stockage géologique, à Bure (Meuse), sous plusieurs centaines de mètres d’argile.
Hervé Nifenecker assure que le stockage, dans des sites géologiques bien étudiés, ne comporte « a priori » qu’un risque « extrêmement faible ». […] Reste que le choix de l’enfouissement sonne comme un acte de refoulement, d’oubli. Qui saura, dans plusieurs centaines d’années, qu’il a sous ses pieds une vaste poubelle nucléaire ? N’est-ce pas une trop lourde menace pour les générations futures ? « C’est un poids bien moins lourd que le CO2 envoyé dans l’atmosphère. Comparé aux problèmes que pose le gaz carbonique, il est incroyable de mettre ces déchets en balance », répond sans détour l’ingénieur à la retraite.
Le CEA espère aussi pouvoir recycler une partie des combustibles usés, et même en réduire la radioactivité, grâce à la « transmutation ». En attendant la réalisation de ce grand rêve d’alchimiste (transformer l’uranium en plomb), ces déchets sont entreposés dans l’usine de retraitement de La Hague et dans l’usine d’extraction du plutonium de Marcoule (Gard) qui est en cours de démantèlement (jusqu’en 2040).
[…] On comptera également en 2010 près d’un million de mètres cubes de « déchets de faible et moyenne activité à vie courte » - vêtements de protection, outils, matériaux et liquides utilisés dans les centrales. Ils sont incinérés, enfermés dans des compartiments bétonnés et stockés en surface, à Soulaines et à Morvilliers (Aube), jusqu’à ce qu’ils perdent de leur dangerosité, d’ici trois cents ans… Enfin, les 110 000 m3 actuels de « déchets à très faible activité » devraient augmenter au rythme du démantèlement des installations nucléaires.
Le nucléaire peut-il être synonyme de sécurité ?
Les centrales françaises sont sûres. Jusqu’à preuve du contraire… […] Le principal problème du parc nucléaire français est aujourd’hui son vieillissement. La première centrale de 2ème génération a été mise en service en 1977 à Fessenheim (Haut-Rhin). La durée de vie de ces centrales, liée au taux d’irradiation de la cuve de confinement qui contient le réacteur, a été allongée de trente à quarante ans. Ce vieillissement s’accompagne, depuis 2002, de restrictions budgétaires dans la gestion des centrales EDF et d’un recours de plus en plus important à des sous-traitants pour assurer la maintenance.[…]
[…] Le vieillissement des centrales, la privatisation partielle d’EDF soumise aux contraintes financières liées à la concurrence, le malaise des salariés du nucléaire face à l’évolution de leurs métiers, sont autant de facteurs aléatoires dans un domaine qui ne devrait en souffrir aucun. Un enchaînement d’événements imprévus, et c’est l’accident nucléaire.
Le nucléaire est-il rentable ?
« L’électricité produite en France est actuellement l’une des plus compétitives d’Europe », s’enorgueillit le CEA. Contrairement aux énergies fossiles, dont le prix dépend principalement de celui de la matière première, le coût du nucléaire est fixé en fonction des investissements pour construire une centrale, puis la démanteler. Le prix du combustible, l’uranium, a - pour l’instant - peu d’influence sur le coût final de l’électricité. Même en intégrant les dépenses de recherche, du démantèlement et de la gestion des déchets, la filière nucléaire resterait plus compétitive que le charbon et le gaz. Cette compétitivité est relative : le programme nucléaire civil français n’a été possible que grâce à de faramineuses aides publiques. 47 milliards d’euros de subventions ont, par exemple, été versés au CEA, de 1946 à 1992, rien que pour la recherche. « Le programme nucléaire en est le principal bénéficiaire, puisqu’il monopolise plus de 90 % de ces budgets de recherche, contre 1 % à 2 % pour les énergies renouvelables », indique le Réseau Sortir du nucléaire. A l’exception de la France, personne ne s’est précipitée sur l’énergie nucléaire. Les Etats-Unis, pourtant champions de la logique de rentabilité, n’ont pas construit de nouvelles centrales. Ils s’y intéressent à nouveau suite à l’augmentation des prix du baril de pétrole.
La grosse inconnue demeure le coût réel du démantèlement. Celui de l’usine de retraitement de Marcoule « a révélé des coûts exceptionnellement élevés » et celui des centrales de première génération « apparaît beaucoup plus coûteux que prévu », soulignait la Cour des comptes en janvier 2005. Démanteler les vingt réacteurs britanniques coûtera 80 milliards d’euros. Quant au démantèlement du site le plus important, celui de Sellafield, il prendra encore entre 85 et 134 ans… A l’échelle des 59 réacteurs français, l’addition se monterait à 232 milliards d’euros. « Ce sont des sommes inouïes ! Et cela deviendra des déchets nucléaires qu’il faudra ensuite gérer, commente Stéphane Lhomme. « Il faut ramener ce coût à la quantité d’électricité produite, et à son prix, relativise l’ancien ingénieur du CEA. En France, cela fait 4 milliards d’euros par réacteur. Ce dernier ayant une durée de vie d’environ 40 ans, nous aurons, au pire, une augmentation de 30 % du prix de l’électricité. De plus, les réacteurs britanniques sont constitués de graphite. La gestion de ces quantités énormes de graphite et de carbone 14 entraîne un surcoût. Pour les réacteurs français, à eau pressurisée, la dépense devrait être moindre. » Pour le démantèlement de ses centrales, EDF avait provisionné 23,5 milliards d’euros en 2003, selon la Cour des comptes, soit un peu plus de 10 % du montant nécessaire. « Ces réserves, il faut les gérer et ne pas s’apercevoir que la somme a disparu. Le mieux, c’est qu’elle soit confiée à un organisme public qui fasse fructifier cet argent sans risque », souhaite Hervé Nifenecker. Pour développer les énergies renouvelables ?
Le nucléaire, indispensable recours ou mortelle alternative ?
Le prix du baril de pétrole augmente, la consommation d’énergie progresse et le climat se réchauffe. Certains voient dans le nucléaire un recours pour répondre à la demande énergétique sans aggraver l’effet de serre. Ils font valoir un argument supplémentaire : les possibles progrès technologiques de la filière grâce la « surgénération » réalisable dans les réacteurs de 4ème génération qui seraient plus puissants, plus économes en combustible, et plus sûrs. Mais leur commercialisation ne sera économiquement viable que si le nucléaire civil se développe de manière exponentielle. […]
En admettant que la technique soit au point, est-il bien raisonnable de créer les conditions économiques pour la surgénération ? La planète compte 440 réacteurs nucléaires. Il en faudrait donc plus de 2000, avec tous les risques sanitaires et la production de déchets radioactifs que cela comporte. Une véritable fuite en avant avec une bonne dose de radioactivité à la clé ! Sans oublier l’approvisionnement en uranium, une ressource non renouvelable, que la France importe à 100 % (ce qui relativise l’idée d’indépendance énergétique associée au nucléaire). Le recours au nucléaire relève d’un choix de civilisation. Un choix qui interroge nos modes de vie, le sens de l’activité économique et le prix à payer pour les conserver tels quels. « Il faudra remettre en cause notre mode de vie. Nous n‘y couperons pas », reconnaît l’ancien ingénieur du nucléaire. « S’il s’agit de consommer et de gaspiller autant, c’est perdu d’avance », ajoute le militant écologiste. Le pro et l’anti-nucléaire ont enfin trouvé un terrain d’entente.
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